Dans notre société actuelle, les situations de
crise pullulent au gré des évènements et aussi selon les désirs des groupes
d’intérêts. Lorsqu’une crise parvient à une issue, c’est pour l’émergence d’une
autre beaucoup plus complexe qui nous enfonce encore plus dans un marasme en
continue. Les Unes des médias deviennent des chroniques à l’image d’un film
d’horreur sans (ou cent) fin (s). Tout semble, à la fois, lié et disparate. La
population, quant à elle, reste dans un mutisme infernal qui est assimilable à
la connivence. Et ceux qui prétendent représenter la population, sont le plus
souvent les instigateurs des pires atrocités en vue de maintenir le statu quo.
Le discours dominant actuellement est la recherche d’une nouvelle
Haïti, de surcroit une nouvelle société haïtienne. Pourtant on a complètement
abandonné la génération naissante. À tel point, celle-ci est en proie à une
stigmatisation de grande ampleur. Tout le monde connait ce que les enfants de
l’année 2000 ne peuvent pas faire, surtout les filles. Elles ne peuvent pas
cuisiner, formuler une phrase correcte en « français »,... Des élèves
entonnent ces refrains, des adultes les utilisent pour insulter les jeunes et
les petits enfants gazouillent les paroles grotesques de ces genres de musique.
Donc, même la petite enfance n’est pas exempte de ce regrettable phénomène.
| Source: American Institutes for Research (AIR), 2019 |
En septembre 2004, dans
une lettre adressée à ses Administrés pour les convier aux « Etats Généraux
pour une Ecole de Qualité », Wilbert O. Joseph, l’ancien délégué
départemental du Nord, a fait le constat
qui suit : « L’Ecole Haïtienne se meurt. Et mourra avec elle
toute la société… ». Dans
cette correspondance, il a évoqué deux raisons pour justifier une telle
allégation. La première se réfère à la fonction de reproduction sociale
de l’école. En tant qu’institution chargée de maintenir, de conserver et de
renouveler la société, l’Ecole haïtienne n’arrive plus vraiment à assurer cette
fonction combien importante pour le progrès de la société. La deuxième raison
avancée concerne l’autonomie de pensée que l’Ecole devrait développer chez
l’individu. Encore une autre fonction non-assurée par notre école. En dépit du
fait qu’il a tiré la sonnette d’alarme, rien n’est fait pour renverser la
tendance.
Afin de mieux comprendre ce que nous avançons dans ce présent
article, faisons un bond un peu plus dans notre histoire. « Traditionnellement,
l’enseignement haïtien n’a jamais connu une bonne santé. Il lui manquait
tantôt les moyens, tantôt les méthodes, toujours l’organisation» (Joseph, 2004).
Le manque de moyen, en particulier, prive de nombreux enfants du pays de leur
pain d’instruction. Et ceci, à travers l’histoire, nous pouvons faire une
remarque parlante dans les budgets de certains gouvernements en ce qui concerne
ce manque de volonté de concrétiser l’Ecole. Charles Tardieu-Dehoux (1990),
dans son livre titré l’éducation en Haïti : de la période
coloniale à nos jours, a passé en revue les budgets des gouvernements de 1900 à 1980.
Parmi les 17 présidents considérés, c’est le président Dartiguenave qui a
consacré la plus grande partie de ses dépenses à l’Éducation Nationale :
environ 35% du budget national. Beaucoup d’autres en ont consacré moins de 15%
Le système éducatif
haïtien ne semble pas être une priorité pour différents gouvernements
haïtiens. Des rapports sont rédigés et des faiblesses du système scolaire
sont mises à nus mais le cœur du problème reste entier. Prenons l’exemple du
plan national d’éducation et de formation publié en décembre 1997 dans
l’optique de répondre au délabrement du système éducatif haïtien. Ce document
comporte des éléments capables de nous éclairer sur l’état du système scolaire
de l’époque. Selon ce dernier, malgré l’augmentation fulgurante du taux de
scolarisation des enfants dans le pays entre 1980 et 1992, près d’un million
d’enfants n’étaient pas scolarisés. Jusqu’en 1995, dans le milieu rural, moins
de 25% des enfants étaient scolarisés au niveau du primaire. Et depuis 1987
jusqu’à 1994-95, environ 67% des élèves de ce niveau fréquentaient des écoles
privées. Quant aux écoles secondaires, c’était encore pire : sur les 776
écoles recensées, Haïti comportait seulement 116 lycées. Donc,
l’éducation du peuple haïtien reposait, en grande partie, sur le dos du secteur
privé. Et l’Etat ne contrôlait que superficiellement ces établissements
scolaires à cause « du pouvoir d’intervention très faible » du
Ministère de l’Education Nationale.
Dans la partie diagnostique de ce plan, la qualité médiocre de notre éducation
était abordée comme l’un des facteurs qui laissaient les jeunes esprits
désarmés dans la société. Ils n’étaient pas préparés à la « vie active et
au marché du travail ». Bref, tout a été dit et, parfois, redit pour
exprimer l’urgence du moment. Qu’il faillait agir dans l’immédiat pour
essayer de redresser le système éducatif haïtien. Pour répondre à cette
« urgence », un plan national d’éducation et de formation a été mise
en place. Ce plan comportait 24 objectifs spécifiques regroupés en 10 objectifs
majeurs. En ce qui concerne les objectifs majeurs, nous retenons
notamment :
- l’amélioration
de la qualité de l’éducation ;
- l’accroissement
et la rationalisation de l’offre scolaire au niveau de l’enseignement
fondamental
- et la
revalorisation de la condition enseignante.
En faisant un saut en avant, nous cherchons à comparer, sans trop de rigueur,
ces deux époques. Prenons d’abord le taux d’analphabétisme, qui tournait autour
de 60% en 1997, a connu une baisse considérable en 2003 avec un taux de 49% (IHSI,
2003). Pourtant, selon un Guide des indicateurs : Haïti , publié en Avril
2010 par le Réseau National en Population et Développement (RNPD) et Fonds des
Nations Unis pour la Population (UNFPA), durant l’année fiscale 1997-1998, le
pourcentage d’enseignants qualifiés s’élève à 46,6% dans le milieu urbain et 8%
milieu rural. Cependant, pour l’année 2002-2003, le pourcentage d’enseignants
qualifiés a chuté à 22,5% (urbain : 33,7% ; rural :
11,3%). Donc, la majorité des enseignants en Haïti des deux époques n’avaient
pas une formation universitaire. Il est bon de préciser que le niveau de
formation des enseignants constitue l’une des composantes essentielles de la
qualité de l’éducation.
Aujourd’hui, la qualité de l’enseignement est remise en cause. Et
par rapport au contexte global, notre enseignement à l’école parait, pour le
moins, rétrograde. Donc, notre école ne se met pas à la hauteur des changements
qui s’opèrent à l’ère de la mondialisation. D’où la nécessité de la réinventer.
Pourtant, malgré l’agonie qu’elle confronte, aucune mesure structurelle
efficace n’est envisagée. On préfère l’asphyxier avec des solutions creuses,
comme le projet d’augmenter l’effectif du personnel enseignant dans le secteur
public alors qu’il est déjà en sureffectif. Pendant ce temps, notre société s’enfonce
dans une désolation sans précédente. Et malheureusement, dans les
revendications populaires, ce débat n’est pas tout à fait à l’ordre du
jour.
« Tant vaut l’école, tant vaut la nation. »
À mesure que notre école se vide de sa substance, notre société
continue à se métamorphoser en un espace où la vie est un véritable fardeau
pour les plus faibles. Et la déperdition de notre humanité constitue la preuve
de notre déchéance. N’oublions surtout pas que « l’homme ne peut devenir
homme que par l’éducation. Il n’est que ce que l’éducation fait de lui»
(Emmanuel Kant). Lorsque nous éduquons la jeune génération, nous transmettons
une part de nous-mêmes. Alors, si nous (éducateurs) sommes dépourvus d’esprit
critique, de discernement, d’esprit patriotique, de l’amour du prochain,…
comment parviendrons-nous à cultiver chez les jeunes l’essentiel pour devenir
un bon citoyen pour le pays. En fait, nous passons le relai en donnant de
mauvais exemples. Ce qui constitue
d’ailleurs la principale source de notre décadence.
L’actualité nous fait l’étalage des faits qui illustrent notre
déclin : kidnappings répétés, corruptions à tous les niveaux,
incivismes, etc. Notre société s’autodétruit en enchérissant des phénomènes
impudiques. Dans les médias, des chefs de gang prennent la parole à l’instar
des autorités étatiques. En fait, le prestige des institutions sociales est en
train d’être saboté à coups de marteau. Les flammes de nos valeurs
disparaissent, la grandeur de notre histoire s’assombrit et notre volonté de
vivre ensemble est remise en question.
Jean Rico PAUL
Psychologue de formation
Références
Joseph, W. O. (2004, Septembre 30). Lettre de la Délégation
du Nord à ses Administrés . Cap-Haitien, Haiti.
Ministère de l'Education Nationale, de la Jeunesse et des Sports.
(1997). Le plan national d'education et de formation. Port-au-Prince.
Réseau National en Population et Développement (RNPD) et Fonds de
Nations Unis pour la Population (UNFPA). (2010, Avril). Haiti: Guide des
indicateurs. Port-Au-Prince.
Tardieu-Dehoux, C. (1990). L'Education en Haiti, de
la periode coloniale à nos jours. Port-Au-Prince:
Editions Henri Deschamps.
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